Drôle d’humour

Le 31 août dernier, l’humoriste Ameziane fait son billet sur France Inter, la radio publique. Dans ce billet, il évoque le député Jean-Philippe Tanguy en appuyant sur deux ressorts humoristiques : le physique et l’homosexualité du député. En se déclarant lui-même gay, Ameziane démine a priori toute accusation d’homophobie. Sur la comparaison physique avec le rat, l’humoriste reconnait qu’il ne devrait pas faire ça puisqu’il dit : « Les blagues sur le physique, c’est pas bien, c’est pas bien. D’habitude, c’est les fachos qui les font. ».
Dans l’histoire, on a déjà pu observer que les Nazis ont qualifié les juifs de rats ou de cafards. Mais il ne faut pas oublier qu’en URSS, les opposants au régime étaient qualifiés de vermine ou de parasites, qu’à Cuba, le tandem Castro/ Guevara les nommaient vers de terre (gusanos), et plus récemment au Rwanda, les Hutus appelaient les Tutsis qu’ils allaient massacrer de cafard ou de serpent.
L’utilisation d’un vocabulaire associant certains individus à des animaux malfaisants, pour ne pas dire nuisibles – curieusement, encore un mot récemment utilisé par la député Manon Aubry contre les milliardaires- n’est donc pas l’apanage des seuls « fachos » pour reprendre les propos d’Ameziane. Quant à savoir si cela est du ressort de la blague et de l’humour, laissons chacun se faire sa propre opinion.
Mais cette déshumanisation, pour le moins classique, n’est pas l’aspect le plus intéressant de ce billet. Ameziane précise à propos du député : « Mais il m’énerve parce qu’il est homosexuel et il reste dans un parti qui vote sans cesse contre les droits LGBT. » Là est point central de ce qui fait problème.
Quelques exemples parmi d’autres
Un homosexuel, par ce fait même qu’il est gay, devrait donc être assigné à une certaine pensée politique. Ce phénomène d’injonction d’appartenance n’est pas circonscrit à la France et aux homosexuels. Allons aux États-Unis et rappelons-nous de Colin Powell, noir et républicain. L’artiste Harry Belafonte, avait dit de l’ancien secrétaire d’État : « Colin Powell a eu la permission d’entrer dans la maison du maître »1 en faisant référence aux esclaves qui travaillaient dans les plantations et à ceux qui avaient accès à la maison du maître. Un noir, ne devrait donc pas être républicain sans se renier. Le même genre de critique a été porté contre Condoleeza Rice en la qualifiant d’Aunt Jemima2– la version féminine, d’Uncle Tom, les deux qualifiant les personnes noires comme des êtres serviles et soumis aux blancs.
Revenons sur le continent européen et plus précisément chez nos voisins italiens. Comment une femme pourrait-elle être de droite ? C’est le problème que pose Giorgia Meloni. Elle qui se fait appeler le président du conseil et non pas la présidente3 ; elle qui dit que les féministes se sont trompées de combat4. Certains commentateurs vont jusqu’à écrire que « si son corps biologique est féminin, son corps politique est fermement masculin« 5. Le corps féminin de Mme Meloni, propriété d’une certaine conception de la femme ne correspond donc pas à son corps politique et pour ces commentateurs, ne saurait donc être défendu comme celui d’une femme à part entière.
Terminons ces exemples qui sont loin d’être exhaustifs par un dernier exemple français, celui de Linda Kebbab, la syndicaliste secrétaire nationale du syndicat de policiers UN1TÉ. C’est comme femme, fille d’immigrés algériens et policière, qu’elle s’est faite traiter d’« arabe de service » par Taha Bouhafs. Celui-ci ayant été définitivement condamné par la justice pour injure publique. Une immigrée d’origine algérienne ne devrait pas appartenir à la police?
De l’assignation identitaire à la traîtrise
Que nous enseignent tous ces exemples ? que des groupes sociaux ou communautaires s’approprient la pensée de leurs membres et leur imposent l’opinion qu’ils doivent avoir. Dévier de cette opinion commune devient une trahison aux siens et permet au groupe de disqualifier le « traître », libérant ainsi toutes les expressions hostiles, ces dernières étant justifiées par la traîtrise. Ainsi, Jean-Philippe Tanguy peut bien être qualifié de rat puisque c’est un traître. Ce phénomène qui devrait toucher l’ensemble des groupes sociaux semble pourtant particulièrement présent dans les milieux traditionnellement ancrés à gauche (luttes LGBT, luttes féministes, antiracistes) alors même qu’il dénote une intolérance spécifique et une liberté restreinte. Peut-on expliquer ce paradoxe ?
Du coté de chez Marx en passant par Eco
L’hypothèse est la suivante. Les mouvements de gauche ont une histoire complexe mais la figure mythique et fondatrice reste Karl Marx. En théorisant la lutte des classes il a favorisé l’émergence du concept de conscience de classe chez ses successeurs. L’individu appartenant à une classe déterminée doit être fidèle aux siens, partager les mêmes objectifs et donc penser de manière identique aux autres. Le désaccord n’est plus une possibilité, il est un acte de trahison envers le groupe, un reniement par l’individu de ce qui fait son identité, son être. Perdant ce statut, n’étant plus membre du groupe à part entière, il est désormais permis de lui ôter cette humanité que seule l’appartenance au groupe lui confère et donc de l’assimiler à un animal ou un parasite. Il est intéressant de se rappeler que le désaccord considéré comme une trahison est un des signes du fascisme tel qu’Umberto Eco6 les identifie dans son discours : Reconnaître le fascisme. Il apparaît donc comme une nécessité qu’après la trahison, intervienne la déshumanisation – trait caractéristique des fascismes et totalitarisme qu’ils soient de droite ou de gauche.
Mais comment cette conscience de classe finit-elle par l’emporter sur l’exigence de tolérance, de liberté accordée à autrui de penser ce qu’il veut, d’adhérer aux idées du parti politique de son choix ? C’est que la conscience de classe n’est plus pensée, elle est devenue une conscience inconsciente, incorporée pour reprendre le concept de Nietzsche. La conscience de classe est intériorisée, pétrifiée au point de ne permettre aucune remise en cause. C’est un rocher inerte qui maudit chaque petite pierre qui se détache de lui.
L’instinc de troupeau
Le rocher LGBT, par la voix d’Ameziane, a maudit la petite pierre Tanguy, tout comme le rocher immigré, par la voix de Taha Bouhafs a maudit la petite pierre Linda Kebbab. Il y a ceux qui voient en eux des traîtres, et ceux qui voient des femmes et des hommes libres d’avoir échappé à cette morale qui, comme le dit Nietzsche dans Le gai savoir (§116), est l’instinct de troupeau dans l’individu. Si Tanguy est un rat, Ameziane n’est-il pas le porte-parole des moutons?
1 https://edition.cnn.com/2002/US/10/15/belafonte.powell/
2 https://www.nbcnews.com/id/wbna6561960
3 https://www.ilpost.it/2022/10/25/il-presidente-consiglio-meloni-articolo-maschile/
4 https://www.ansa.it/donne/notizie/2026/08/30/meloni-al-nyt-parita-non-e-essere-chiamata-la-presidente.-le-femministe-hanno-combattuto_0d0e4370-35a4-4ea7-a4fe-cfaefe395ee2.html
5 https://www.academia.edu/101955581/Giorgia_Meloni_Is_a_Female_Face_for_an_Anti_Feminist_Agenda
6 Reconnaître le fascisme, Umberto Eco, Grasset.

