Blanc et victime du racisme: un paradoxe.

Le 20 juillet dernier, la juge d’instruction, en charge du meurtre de Thomas Perotto à Crépol en 2023, a retenu la circonstance aggravante en raison de « l’appartenance de la victime à une nation, une race » et dans ce cas, il s’agit de la « race blanche ». Même si cela n’est que provisoire, les choses pouvant évoluer, cela vient soutenir une petite musique qui monte, celle de l’existence d’un racisme anti-blanc. Il n’en fallait pas plus pour que les tenants de son existence s’exclament « enfin ! » et que ceux qui refusent toute possibilité d’existence au racisme anti-blanc montent au créneau.
Racisme : une définition
Quand les choses sont confuses, il est salutaire d’en revenir à une définition claire. Quelle définition nous donnent les dictionnaires du « Racisme » ? Le Larousse distingue deux définitions :
- 1. Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, autrefois appelés « races » ; comportement inspiré par cette idéologie.
- 2. Figuré, par exagération. Attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes : Racisme anti-jeunes.
Le dictionnaire de l’Académie française dans sa dixième édition également :
Préjugé hostile ou méprisant à l’égard des personnes appartenant à telle ou telle population, à telle ou telle ethnie ; doctrine selon laquelle il existerait, au sein de l’espèce humaine, une hiérarchie entre les groupes appelés races, qui seraient dotés de facultés inégales. Une remarque teintée de racisme.
Dans la préface de son livre Le Regard éloigné (Plon, 1983), Claude Levi-Strauss définit le racisme au sens strict comme « une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus […] l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique. »
La définition de Lévi-Strauss est interessante car elle remonte à la racine même de la structure du racisme. Elle n’indique nullement que le préjugé concernant ces « caractères intellectuels et moraux » soient uniquement négatifs ou positifs, l’important est le préjugé et son lien entre le caractère et la génétique. Pourtant, il ne viendrait à l’idée de personne de dire qu’il s’agit de racisme lorsqu’on attribue à un peuple, par exemple, un caractère chaleureux ou travailleur. Il manquerait l’élément essentiel que constitue l’hostilité et celui-ci est bien présent dans les deux définitions.
Si l’on prend le premier sens des définitions — la doctrine de hiérarchie entre les races —, celle-ci n’est jamais neutre : elle s’accompagne nécessairement d’un sentiment de mépris ou de supériorité, puisque hiérarchiser suppose de désigner un groupe comme supérieur et un autre comme inférieur. Mais attribuer à un groupe national ou ethnique une qualité positive (par exemple, le juger travailleur ou chaleureux), sans viser à rabaisser un autre groupe par contraste, ne suffit pas à caractériser le racisme. Il faut donc, dans les deux acceptions du mot, la présence d’un sentiment d’hostilité, de mépris ou de rejet — envers un groupe défini par une appartenance commune, ou envers un individu supposé y appartenir.
Le racisme anti-blanc en question
Jusqu’à présent, rien ne semble dire que le « blanc » ne puisse être victime de racisme. Alors pourquoi cela n’aurait « pas de sens » de parler de racisme anti-blanc selon Eric Fassin, sociologue faisant autorité dans le domaine ?
La réponse portée par le sociologue est qu’il n’a pas de sens « pour les sciences sociales ». En effet, le racisme doit s’inscrire dans une structure de rapport de force entre groupe dominant et dominé.
Question de domination
Le racisme n’existerait donc que comme un effet subi par les dominés. Cela semble logique. Mais si Fassin étudie les effets concrets du racisme, il en oublie le sentiment fondateur. L’un des poncifs caractéristiques de l’antisémitisme est que les Juifs domineraient le monde. L’antisémite se place donc du côté des dominés, il n’en est pas moins coupable pour autant de racisme.
Le fait est que ceci n’est qu’un sentiment et ne relève pas d’une réalité empirique, pourra-t-on nous objecter — à la différence de la domination blanche, mesurable et observable en termes de patrimoine, d’accès aux postes de pouvoir ou de contrôles au faciès. Mais l’objection déplace le problème sans le résoudre : qu’une domination collective soit réelle ou fantasmée ne change rien à la nature de l’opération logique qui consiste à en tenir pour responsable un individu pris isolément. Le Blanc antiraciste, comme le Juif pris à partie par un antisémite, n’exerce lui-même, à titre personnel, aucune domination sur personne : dans les deux cas, c’est une propriété du groupe, vraie ou supposée, qui est transférée à l’individu qui en est réputé membre. Si dans un cas, ce transfert est un fantasme raciste condamnable, il ne cesse pas d’être un transfert identique dans l’autre.
Ainsi, cela montre que le groupe dominé n’est pas immunisé contre le racisme. Au contraire même, pourrait-on dire. Dans une mécanique du ressentiment, le dominé aurait toute possibilité, qu’elle soit légitime ou non, d’en vouloir au groupe dominant et à ses représentants, même à ceux se désolant d’un tel rapport de domination.
Question de réduction
L’autre versant de la thèse de Fassin est que le racisme est structurel, systémique, voire institutionnel selon certaines organisations antiracistes. Peut-être, sûrement même, il ne s’agit pas de remettre en question les travaux du sociologue. Le problème vient du changement de définition. Eric Fassin l’affirme sans détour dans son article disponible en accès libre sur Mediapart Qu’est-ce que le racisme ? La définition en procès ; il s’agit d’un « changement de paradigme, soit le fait de définir le racisme du point de vue des personnes dites racisées. » Ce changement de perspective est effectivement pertinent car les sciences sociales doivent étudier le racisme sous ses différents angles, dont celui du racisme systémique. Le problème est de réduire le racisme à cette unique catégorie. C’est comme si un mathématicien, voulant étudier les polygones ne reconnaissait l’existence que du triangle. En partant du postulat avec cette définition unique, Fassin écarte et rend illégitime le racisme dans toute la diversité de ses manifestations. Bien plus qu’un progrès, c’est un rétrécissement dans l’étude du racisme avec pour corollaire l’abandon des moyens de le combattre dans toutes ses facettes.
Réel ou fantasmé, qui croire sur le racisme anti-blanc ?
Il semble difficile de contredire un professeur d’université qui invoque les sciences sociales. Les mots science et professeur paralysent. Mais rappelons-nous ce qu’en disait Max Weber, l’un des pères de la sociologie. La sociologie est une science mais elle doit rester subordonnée à une stricte neutralité. Dans le cas contraire, elle perd son statut de science. C’est ce que Weber nommait la Kathederprophetie, ou prophétie de la chaire, c’est-à-dire un discours dans lequel le professeur s’assure de son autorité de sachant pour imposer ses propres convictions idéologiques.
Quand Fassin affirme que le racisme anti-blanc « n’a pas de sens pour les sciences sociales », il serait plus juste qu’il dise pour « MA science sociale ». En effet, alors que la société ne cesse d’évoluer, si les sciences sociales s’intéressent à ses phénomènes, elles devraient guetter l’émergence de phénomènes nouveaux. La petite musique du racisme anti-blanc qui grandit devrait donc l’intéresser au plus au point afin de l’étudier et déterminer si ce racisme correspond à une réalité ou un fantasme. Pour cela, bien sûr, il faut prendre une autre définition car si, comme Fassin, on en reste à la définition étriquée qu’il propose, c’est toute la diversité des manifestations du racisme qui échappe à la possibilité de l’étude.
Au final quelle définition du racisme ?
Les définitions citées en début d’article distinguaient la définition comme doctrine établissant une hiérarchie entre les races de celle favorisant les comportements ou préjugés. La définition de Fassin se rapproche de la première, sans y correspondre totalement ; en effet, le racisme systémique pourrait être le résultat d’une doctrine. Mais qu’en est-il du comportement, du sentiment de l’individu coupable de racisme sur un autre individu ? Selon Fassin, cet aspect disparaît complètement. Ainsi n’hésite-t-il pas à écrire dans le même article cité plus haut que « L’expression « sale nègre » se veut redondante : elle vise toutes les personnes noires. En revanche, « nègre de maison » cible seulement certains Noirs, accusés de faire le jeu de la domination raciale. La première formulation renvoie à une nature essentielle ; c’est donc une injure raciste. La seconde signifie au contraire une propriété accidentelle […], soit un trait particulier ou une position singulière. C’est donc bien une insulte ; toutefois, elle est politique et non raciale.» Or, qui ne serait révolté d’entendre quelqu’un parler de « nègre de maison » ou d’« arabe de service » ?
Poussé dans ses retranchements, la doctrine de Fassin heurte jusqu’aux antiracistes, et n’a que faire du sentiment des individus traités ainsi et du sentiment même des racisés dont il prétend se positionner selon leur point de vue.
Alors, le racisme anti-blanc existe-t-il ? Je laisse la parole à Alain Jakubowicz, ancien président de la LICRA, qui à l’entrée « Racisme » du livre 100 mots pour se comprendre. Contre le racisme et l’antisémitisme (éditions Le bord de l’eau, 2014) écrit : « [Le racisme] est présent dans toutes les sociétés humaines. Il les concerne toutes sans exception : le racisme n’est pas attaché qu’à la seule culture des « Occidentaux – Français – Blancs – Européens » : Il les touche toutes. »

